10. Le tribalisme est un fléau qui mine la République avec des politicailleurs tribalo-ethniques. Comment combattre ce fléau?

Prof. Fweley Diangitukwa: La tribu est une réalité sociologique sur laquelle aucune discussion n’est permise, en revanche le tribalisme est un fléau qui doit absolument être combattu. Les méfaits de ce concept ont été décrits par de nombreux auteurs qu’il n’est plus nécessaire de m’y attarder. Parmi ces auteurs, il y a Jean-Loup Amselle, Elikia M’Bokolo (sous la direction de), Au cœur de l’ethnie. Ethnies, tribalisme et État en Afrique, éditions La Découverte, 1985 ; Mabika Kalanda, La remise en question. Base de la décolonisation mentale, Bruxelles, éditions Remarques Africaines, 1967 et Jean-Pierre Chrétien et Gérard Prunier, Les ethnies ont une histoire. Paris, éditions Karthala, 2003, etc.

Le découpage de la RDC en 26 provincettes pour mieux la balkaniser

Dans un pays comme le nôtre aux dimensions continentales, pour lutter efficacement contre le tribalisme, il y a des préalables que j’ai énumérés dans une de mes publications, à savoir Les fraudes électorales, éditions L’Harmattan, 20017. Voici précisément ce que j’ai proposé dans mon livre : « Avec un peu de clairvoyance, il est possible de dépassionner le débat politique, en proposant des solutions démocratiques révolutionnaires mais idéales. On peut par exemple échelonner le choix du chef de l’État par province (successivement), en commençant par les provinces qui n’ont jamais eu de chef de l’État. En réduisant le mandat présidentiel à trois ans voire à deux ans, toutes les provinces pourront avoir la certitude de gouverner la République en l’espace de 48 ans sinon 36 ans. Cette durée est raisonnable et elle correspond à l’âge moyen du Congolais. D’aucuns trouveront cette durée trop longue, mais c’est oublier d’avance qu’une seule province a déjà gouverné le pays pendant plus de 30 ans (1965-1997). »

Paris, une congolaise drapée sous le drapeau de la RDC au Louvre

Je dois rappeler que le président actuel, qui est sans mandat, sans légalité et sans légitimité depuis décembre 2016, a dirigé la République de 2001 à 2016. Le chef de l’État qui dirigera demain la République sur la base d’un programme prédéfini par la Chambre haute et par la Chambre basse (Sénat et Assemblée nationale) s’appuiera sur un gouvernement et une armée composée de représentants (proportionnalité) de toutes les provinces. Si une telle volonté politique est clairement inscrite dans nos institutions, en l’occurrence dans la Constitutions, le débat politique deviendra moins passionnel et chaque province aura l’espoir de gouverner le pays. Mais il faut dire qu’une telle modification doit s’accompagner d’un transfert important des compétences vers le gouvernement provincial et local, afin que les attentes prioritaires des citoyens trouvent rapidement des réponses. Il faut par ailleurs réduire les prérogatives du chef de l’État comme les Suisses l’avaient institutionnellement fait. En Suisse, le président de la Confédération ne dirige le pays que pendant une année. En RD Congo, la réduction du mandat présidentiel évitera des abus en cas d’élection d’un chef d’État notoirement incompétent.

Ces idées proposées il y a dix ans sont toujours d’actualité. C’est le mérite de savoir anticiper lorsqu’on réfléchit sur l’avenir de notre pays. Le tribalisme est un fléau et le recours à la loi est la meilleure façon de le combattre. Le président Mobutu était un tribaliste notoire et Joseph Kabila l’est aussi. Dans tous les gouvernements mis en place par ce dernier, certaines provinces (et souvent les mêmes) sont surreprésentées au détriment d’autres.

La première étape consiste à vider les prérogatives du chef de l’État qui font de lui l’homme le plus important et le plus puissant de la vie publique nationale pour en faire un président protocolaire dans les relations du Congo avec les pays étrangers et un président au service de la défense des intérêts nationaux (congolais), comme cela se passe merveilleusement bien en Suisse. Pour mieux y parvenir, il est nécessaire de procéder par l’élection à tour de rôle du chef de l’État par province afin de dépassionner le débat politique et de lutter contre le tribalisme et l’ethnicisme. Ce n’est pas la langue qui doit primer comme l’un de nos Compatriotes l’a récemment proposé mais plutôt l’espace géographique, car en proposant l’une des langues nationales parmi les quatre (kikôngo, lingala, kiswahili et kiluba) comme critère de choix du chef de l’État, on renforcera fatalement le tribalisme. Parmi les autres préalables, il y a la proportionnalité, la réduction de la durée du mandat présidentiel (entre deux à trois ans par mandat), le transfert des compétences vers les provinces, la subsidiarité, etc. Ces propositions sont largement développées dans mon livre sur les fraudes électorales cité plus haut.

Encore combien des morts ? #Free Kongo

À mon avis, le fonctionnement des États-Unis n’est pas la bonne source d’inspiration pour réorganiser le pouvoir dans notre pays pour trois raisons principales : l’origine de la création de ce pays, la Constitution de ce pays et l’unilinguisme des États-Unis. Pour avoir étudié la Constitution des États-Unis et la Constitution suisse mais aussi pour avoir vécu dans le pays de l’Oncle Sam, je peux dire que la Suisse est le meilleur exemple à suivre pour la RDC. Les Suisses parlent quatre langues nationales comme les Congolais en RDC. Il y a en Suisse des groupes ethniques d’origine comme en RDC alors que les États-Unis ne pratiquent qu’une langue et les habitants sont venus d’ailleurs (à part les Indiens qui ont été massacrés par les premiers colons).

Aux États-Unis, c’est la possession de la fortune et l’appartenance à l’un de deux grands partis qui déterminent le choix du Président alors qu’en Suisse c’est l’origine ethnique et linguistique qui définit l’alternance au pouvoir en tant que président de la Confédération.

Vous pouvez voyager à travers les États-Unis en parlant une seule langue (l’anglais) et être compris partout, ce qui n’est pas le cas en Suisse et en RDC où il faut connaître et parler plus d’une langue. Si les pères fondateurs des États-Unis ont « joué » sur la méritocratie, il faut vite préciser que cette méritocratie est à coupler avec la fortune du candidat à l’élection présidentielle ainsi qu’avec l’origine blanche et britannique du candidat (vrai jusqu’à l’élection d’Obama) alors qu’en Suisse, c’est l’appartenance partisane et linguistique qui est prioritaire. Je peux multiplier les exemples pour prouver que les États-Unis ne sont pas le bon exemple qui peut nous servir de source d’inspiration pour le Congo.

En matière de tribalisme, j’admets que Mobutu a tué la formation universitaire avec son système de quota qui n’a fait qu’accentuer le tribalisme et la corruption. Mobutu n’a pas promis le déluge, il l’avait volontairement préparé. Lorsqu’il disait : « Après moi le déluge », il ne faisait que confirmer la conséquence de sa mauvais politique. Moïse Tshombe n’est pas le bon exemple car une fois au pouvoir, il s’est partagé les postes clés du Gouvernement avec Munongo. On a accusé Kasa-Vubu d’être tribaliste alors qu’il a sauvé l’unité du Congo. En revanche, Moïse Tshombe était celui que les Belges avaient utilisé pour créer la sécession du Katanga et il avait mordu par égoïsme et régionalisme.

Il y a des compatriotes qui proposent un troisième dialogue dans le contexte actuel. Comme vous le savez, je m’étais catégoriquement opposé à l’idée de dialoguer avec le régime actuel et j’ai expliqué la raison pour laquelle on ne devait pas dialoguer avec un tyran.

Dans mon livre intitulé « Pouvoir et clientélisme au Congo-Zaïre-RDC », éditions L’Harmattan 2001, je me suis attardé sur les différents dialogues et conclaves qui ont jalonné l’histoire de notre pays jusqu’à la conférence nationale non souveraine. Nous connaissons les résultats. C’est sur la base de cette longue expérience que je m’étais opposé aux concertations nationales en disant au Compatriote Omer Songo die Lema, avant leur convocation, que : « avant concertations nationales = après concertations nationales » (lire https://fweley.wordpress.com/wp-admin/post.php?post=1223&action=edit). Comme il ne m’avait pas cru, il s’était lancé dans des explications superflues et inutiles.

Mais il s’était vite tu au vu des résultats. Depuis, il n’est plus revenu sur ce sujet et ne cite plus mon nom dans ses articles, car les résolutions prises à l’issue des concertations nationales n’ont jamais connu un début d’application. L’argent des contribuables a donc été jeté par les fenêtres. Pareil pour les deux dialogues qui ont suivi. Après plusieurs rencontres dans des pays étrangers, deux dialogues ont été tenus. Qu’avons-nous obtenu ? Le tribalisme et la corruption sont toujours là. Ai-je eu raison de refuser tout dialogue avec un tyran ?

Nous n’arrivons pas à nous en sortir à cause tout simplement d’une question de rapports de force. Notre opposition est trop divisée et chacun de nous a tendance à soutenir son leader de tribu (ou de région) au lieu de soutenir l’un des Congolais parmi les plus compétents qui, en plus, sait anticiper. Il y a au Congo de nombreux compatriotes qui n’ont jamais soutenu un leader autre que celui de leur tribu ou de leur région d’origine. Vouloir voir à tout prix le sien parvenir à la tête de l’État, même lorsque cet individu ne remplit pas toutes les conditions est ce qui tue notre pays. Ma prochaine publication sur cette question sera plus explicite.

À mon avis, le tribalisme cessera non pas avec « l’avènement d’un pouvoir fort » mais avec le recours à la proportionnalité et à la subsidiarité. Ce sont deux concepts qui doivent être bien compris et intégrés dans la Constitution et dans notre manière d’agir, car ils ont fait leurs preuves dans les pays qui les pratiquent, comme la Suisse et les Pays-Bas. Le recours à la proportionnalité est la seule solution pour sortir la République du tribalisme et de l’ethnicisme.

Pour lutter contre le tribalisme, nous devons agir au niveau culturel (permettre aux enfants de chaque groupe ethnique d’apprendre la langue des autres groupes ethniques dès l’école primaire comme les Suisses le font), il faut en plus favoriser les échanges (les élèves d’une province vont étudier pendant une année ou deux dans une autre province pour améliorer les acquis linguistiques de la langue parlé dans ladite province). La question du tribalisme est complexe mais les solutions existent et j’y réfléchis régulièrement à titre personnel. Nos quatre langues nationales (kikôngo, lingala, swahili et tshiluba) sont un atout, malheureusement, nous en faisons un frein.

Je suis convaincu que nous finirons par trouver une voie commune à forcer de commettre des fautes, car, on apprend aussi par essais et erreurs. Parce que le régime de Kabila a organisé des fraudes électorales en 2006 et en 2011, le peuple congolais refuse maintenant catégoriquement de se laisser avoir. Le peuple a appris par accumulation d’expérience. « Chat échaudé craint l’eau froide », dit-on. Il est maintenant question d’avoir des femmes et des hommes avertis au pouvoir, c’est-à-dire eux qui ont longuement réfléchi à la politique à mener à la tête de l’État et qui ont en plus pensé à des solutions avant d’arriver au pouvoir.

Il faut permettre à chacun d’évoluer dans son domaine de prédilection. Aujourd’hui, au Congo, tout le monde veut être politicien, mais si un médecin ou un professeur d’université peut gagner le même salaire voire plus qu’un ministre ou un président de la République, comme en Suisse, je suis convaincu que le fauteuil présidentiel ne sera plus envié et convoité. Nous avons oublié que la politique est une profession de foi (comme la prêtrise), c’est un service à rendre à la nation. Le président de la République est un employé de ses compatriotes qui les commandent via la Constitution et les institutions. Nous avons tendance à ne pas le rappeler.

J’ai toujours défendu l’idée de constituer l’union de l’opposition. J’ai même fait une longue proposition sur cette question bien avant la rencontre de Genval, car « l’Union fait la force », selon la devise des Belges. Le tribalisme, c’est-à-dire le chacun pour soi risque de tuer le Congo qui est l’unique puissance régionale en Afrique centrale. Malheureusement, nous Congolais n’avons pas encore compris cela. C’est par la loi et la proportionnalité que nous parviendrons à vaincre progressivement le tribalisme tout en gardant la tribu. C’est en tenant des débats sans état d’âme et sans injure que nous éviterons de tourner en rond. La construction du Congo et le maintien de son unité sont notre responsabilité commune.

Certains compatriotes proposent avec enthousiasme la décentralisation comme solution de lutter contre le tribalisme. Mais ils se trompent très lourdement, car ce concept est loin de résoudre le problème de tribalisme. Dans bien des cas, la décentralisation se transforme en un simple transfert du pouvoir central vers les provinces avec tous ses méfaits. Si le pouvoir central est tyrannique, le pouvoir sera aussi tyrannique dans les entités administratives décentralisées. C’est sûr. La politique de décentralisation n’est pas le meilleur outil pour lutter efficacement contre le tribalisme. En effet, comme le dit Angelo Bonfiglioli dans son livre Gouvernance décentralisée et développement local, « Les modes ou les degrés de la décentralisation sont nombreux. On peut distinguer :

« Une décentralisation/déconcentration : il s’agit d’un type de décentralisation qui n’est qu’une exécution des services et fonctions du gouvernement central par des fonctionnaires affectés dans les administrations décentralisées ;

• Une décentralisation/délégation : il s’agit d’une délégation des services et fonctions du gouvernement central aux administrations décentralisées, avec transfert de ressources nécessaires (ceci étant le modèle de la décentralisation dans la tradition juridique francophone) ;

• Une décentralisation/dévolution : il s’agit d’un véritable transfert de pouvoirs, autorité, fonctions, responsabilités et ressources aux administrations décentralisées, à savoir des entités légales avec pouvoir de traduire et être traduites en justice (ceci étant le modèle de décentralisation prévalent de la tradition juridique anglo-saxonne) ».

C’est pour répondre aux manquements de ces différents modes et pour mieux équilibrer la distribution du pouvoir entre les tribus, les ethnies et les régions linguistiques que les politistes proposent le recours à la proportionnalité [Ceux qui veulent en savoir plus sur ce sujet peuvent se référer à mon livre « Gouvernance, action publique et démocratie participative », éditions Dictus Publishing, Saarbrücken (Allemagne), 2e édition, 2012].

Vous l’avez compris, je suis un défenseur de l’État unitaire. À mes compatriotes, je ne cesse de répéter ces mots simples : « Aimons le Congo comme nous aimons notre être ».