Le président américain cherche – pour l’instant sans succès – à interdire l’accès à la Maison-Blanche à CNN, MS Now et Politico, accusés de « propager de fausses informations ». Et il est loin d’en être à son coup d’essai.
Washington, jeudi matin. Le président Xi Jinping arrive autour de 10 heures à la Maison-Blanche pour rencontrer Donald Trump. Plusieurs journalistes de médias d’État chinois sont là pour couvrir l’événement. Au même moment, des reporters de CNN, MS Now (ex-MSNBC) et Politico, trois médias que le président américain veut priver d’accréditation, sont une nouvelle fois refoulés.
Tard mercredi soir, le juge Kelly avait pourtant ordonné à l’administration américaine de les réintégrer, le temps qu’il examine le dossier sur le fond. Mais le gouvernement américain a résisté, avant de finalement obtempérer vers midi. Devant des photographes, Donald Trump ironise auprès de Xi Jinping sur la docilité des journalistes chinois.
Il plaisante que ces derniers, qui exercent dans le troisième pire pays du monde en termes de liberté de la presse, selon le classement 2026 de Reporters sans frontières, doivent demander l’autorisation du président chinois avant de parler.
Cet épisode résume bien le paradoxe Trump : l’attention médiatique est son oxygène, alors qu’il « mène depuis près de 10 ans une guerre contre la presse », observe Timothy Zick, professeur de droit constitutionnel à l’université William & Mary et spécialiste du premier amendement sur la liberté d’expression.
« L’ennemi du peuple »
En poste depuis moins d’un mois lors de son premier mandat, Donald Trump est furibond après des fuites dans les médias américains sur des contacts de son conseiller à la Sécurité nationale avec la Russie, qui poussent Michael Flynn à la démission. Le 17 février 2017, il dénonce sur Twitter les « Fake News (le New York Times, NBC News, ABC, CBS et CNN) [qui] sont l’ennemi du peuple américain », une formule qui renvoie aux pages sombres de l’Histoire.
Liberté d’expression : aux États-Unis, un premier amendement « mythifié »
Après un échange tendu au lendemain des midterms avec le journaliste de CNN Jim Acosta, la Maison-Blanche lui retire son accréditation. S’ensuit un bras de fer judiciaire d’une dizaine de jours, et le juge Timothy Kelly – déjà lui et, ironie de l’histoire, nommé par Donald Trump en 2017 – ordonne que son pass soit rétabli.
Le président américain recule, sans que l’affaire soit tranchée sur la question du premier amendement.
« Une gravité historique »
Lors de son second mandat, Donald Trump a mis le turbo. « Les attaques de Trump contre la liberté de la presse sont d’une gravité historique », juge Adam Rose, de la Freedom of the Press Foundation, une ONG qui défend la liberté de la presse aux États-Unis.
Outre la bataille actuelle, il dresse une longue liste des attaques du président américain en moins de deux ans : la restriction de l’accès des journalistes au Pentagone, l’agence Associated Press écartée du Bureau ovale pour son refus de renommer le golfe du Mexique en « golfe de l’Amérique », l’assignation à comparaître de journalistes du New York Times – finalement retirées après une audience catastrophique –, la perquisition au domicile d’un journaliste du Washington Post, l’arrestation de l’ancien présentateur de CNN Don Lemon qui couvrait une manifestation anti-ICE dans une église du Minnesota, son « influence » politique dans le rachat de CBS News puis CNN par la famille Ellison, les menaces de retirer à ABC sa licence de diffusion « pour faire taire Jimmy Kimmel », les coupes dans le financement de la radio et de la télévision publiques et ses tentatives pour réduire la durée de séjour des journalistes étrangers.
Trump – Xi : ce duo pour lequel le reste du monde n’existe pas !
« Trump n’est pas le premier président à avoir des rapports conflictuels avec la presse, et il ne sera pas le dernier », tempère Adam Rose, qui rappelle les tensions qui ont émaillé le mandat de Lincoln pendant la guerre de Sécession.
Ou plus récemment celui Barack Obama, qui avait tenté d’interdire à Fox News d’accéder à une réunion, avant de faire machine arrière sous la pression des autres médias.
Joe Biden a été l’un des présidents américains les plus fermés à la presse, avec une administration qui a semblé tout faire pour dissimuler son déclin cognitif apparent.
« Chilling effect »
Quand il a annoncé, le 18 septembre, qu’il interdisait l’accès à la Maison-Blanche aux « Fake News » CNN, MS Now et Politico, Donald Trump n’a invoqué qu’un seul argument : « leur couverture permanente de fausses informations ».
Ce n’est qu’une fois devant le juge que son administration a invoqué la sécurité nationale, reprochant à ces médias d’avoir « publié des informations sensibles ou classifiées » dans leur couverture de la guerre en Iran, du nouvel Air Force One offert par le Qatar ou des travaux de construction de la salle de bal de la Maison-Blanche.
Pour Timothy Zick, l’administration Trump s’est tiré une balle dans le pied : « Cela n’a aucun sens d’affirmer à la fois que ces informations sont “fausses” et qu’elles portent atteinte à de véritables intérêts de sécurité nationale. » D’autant plus que ces trois organisations sont loin d’être les seules à avoir publié de tels articles.
Le Pentagone restreint drastiquement la liberté de la presse dans son enceinte
Que dit le fameux premier amendement de la Constitution ? « Dans son principe fondamental, il interdit avant tout au gouvernement de punir ou d’interdire des propos simplement parce qu’ils lui déplaisent », explique Mary Franks, professeure de droit à l’université George Washington, spécialiste de la liberté d’expression.
La Maison-Blanche peut imposer des restrictions, par exemple en ne choisissant qu’une poignée de médias dans une petite salle. Mais « les accréditations de presse ne peuvent pas être retirées en raison du point de vue exprimé et doivent respecter une procédure régulière avant tout retrait », continue Tim Zick.
C’est justement ce « due process » que l’administration Trump n’a pas respecté en vertu du 5e amendement, a conclu le juge Kelly, avec des badges désactivés du jour au lendemain. Il devrait trancher sur le fond – sur la liberté d’expression – prochainement. Le gouvernement américain s’attend à perdre : Donald Trump a déjà évoqué un appel. Mais même si l’affaire allait jusqu’à la Cour suprême, la majorité des experts estiment que le président américain aura du mal à gagner la bataille.
Pourquoi, alors, engager un tel bras de fer ? « Il recourt à ces méthodes manifestement anticonstitutionnelles et autoritaires pour instiller la peur, semer le chaos, détourner l’attention et cherche aussi à envoyer un message : il se considère au-dessus des lois », juge Mary Franks.
Selon Adam Rose, les attaques incessantes de Donald Trump contre la presse finissent par avoir un « chilling effect », un effet d’intimidation et de dissuasion qui peut pousser les journalistes à s’autocensurer par crainte de représailles.
Le Point !





