Le Camerounais Francis Bebey avait chanté « Kinshasa », la grande capitale africaine au coeur de l’Afrique.
Pour une interview du journal hebdomadaire, le Christianisme au XXème siècle, Francis Bebey nous avait reçu avec bienveillance dans son appartement de la place d’Italie.
Et lorsque nous avions appris son décès, les larmes avaient coulées toutes seules, dans le studio de Réveil FM sur le boulevard du 30 juin à Kinshasa.
Rédacteur à l’hebdomadaire protestant « Le Christianisme au XXè siècle », en 1994, j’avais entrepris de faire des interviews de grands artistes d’origine protestante résidant en France. Pour la série j’avais fait les interviews de Golden gate quartet, Manu di Bango, Marcel Mboungu et les Palata, les américaines Liz MComb et Roda Scott, puis Francis Bebey. Ce dernier nous avait reçu avec bienveillance dans son appartement de la place d’Italie. Et lorsque nous avions appris son décès, les larmes avaient coulées toutes seules, à Réveil FM sur le boulevard du 30 juin à Kinshasa. Il est vrai que l’artiste congolais Rochereau Tabu Ley a immortalisé la capitale congolaise dans plusieurs de ses chansons, mais la chanson « Kinshasa » de Francis Bebey donne une chair de poule, par la profondeur de la sémantique.
Francis Bebey, auteur compositeur de la chanson « Kinshasa ».
La chanson « Kinshasa » avait fait danser tout Kinshasa dans les années 1970-80. Les Kinois la fredonnaient sans en comprendre la langue utilisée, le Douala du Cameroun.
Mais tous s’accordaient qu’elle ne pouvait que dire de « bonnes choses ». Ils avaient raison !
« Kinshasa » : » Tous les pays du monde ont écouté l’histoire des enfants du Zaïre avec leur musique. Les pays du monde entier ont prêté leurs oreilles afin d’écouter les mélodies des fils de l’Afrique. Chante, chante alors, Chante pour le monde entier tes mélodies. Tous les pays du monde ont prononcé ton nom, Kinshasa à l’autre bout du monde. Tous les pays du monde savent que c’est chez toi que l’enfant est né afin de libérer l’Afrique. Chante, chante chante pour le monde entier tes mélodies. Kinshasa je t’ai vu seulement 4 jours et tu es resté dans moi comme si moi aussi je suis né ici. Kinshasa, Kinshasa n’importe où je ne n’oublierai jamais ce jour, ce jour où j’ai mis mes pieds chez toi. Kinshasa, Kinshasa qu’es-ce que tu es loin de moi, malgré tout, moi je suis dans ton cœur. Je pense à toi, mon cœur est à toi, Kinshasa, Kinshasa tu es loin, loin,loin. Là là là… »
Francis Bebey, le chanteur, multi-instrumentiste et agitateur culturel camerounais a disparu il y a plusieurs années. Il était un poète, chanteur, compositeur, romancier, multi-instrumentiste, conteur, il avait des douceurs de vieux sage et des rêves de jeune homme, des élans émerveillés et des accès de réalisme dru. Il était le poète de la flûte pygmée chargée de mystères sylvestres et de senteurs nocturnes. Francis Bebey était aussi poète de la sanza -le lamellophone de métal de l’Afrique noire- et de la guitare, avec dans son jeu du Baden Powell comme du Narciso Yepes, des usages qui évoquent le balafon comme de belles brusqueries rythmiques. Il chantait de légers sanglots, des nostalgies, des rires, des tendresses, des solitudes que la malice parfois allume, complice et attendrissante.
Avant de retourner à Kinshasa, j’avais passé un après-midi avec Francis Bebey jouant sa « Sanza », la flûte des pygmées, de lui je retiens que les africains doivent respecter les peuples autochtones que sont les pygmées. Francis Bebey, né à Douala en 1929, mort le 28 mai 2001, est un artiste camerounais. Il a vu le jour au village d’Akwa, aujourd’hui absorbé dans l’agglomération tentaculaire de Douala, principal port et poumon économique du Cameroun. Un certain flou enveloppe sa naissance. Non que sa mère eût quoique ce fut de commun avec Agatha, le personnage de fiction qui marquera son œuvre d’écrivain et de chanteur.
« C’est parce qu’à l’époque de la colonisation, on ne déclarait pas les naissances et que l’on vieillissait les enfants pour qu’ils puissent aller à l’école, » explique sa fille Kidi Bebey. Sa date de naissance se situe donc autour de 1928 ou 1929.
Aucun doute en revanche sur la pauvreté de sa famille. « Chez lui, on souffrait de la faim, poursuit Kidi. Sa mère a dû mettre au monde une quinzaine d’enfants. Plusieurs sont morts en bas âge. Son père, pasteur, donnait à tout le monde le peu qu’il avait, au nom de Dieu, et les enfants étaient les derniers à manger.
Mais la musique est là : d’un côté les psaumes, Haendel et Jean-Sébastien Bach, de l’autre les musiques associées aux traditions douala qui rythment la vie du village. La première est vivement conseillée par missionnaires et colons Blancs.
Elle est aussi la seule qui ait droit de citer dans la famille du pasteur. La seconde revêt pour ce dernier les oripeaux du Diable.
Aussi doit-elle être extirpée de l’esprit fourvoyé du petit Francis, au moyen de cuisantes punitions corporelles, lorsqu’il cède à l’appel irrésistible qui s’élève de la case du voisin et le tient éveillé tout au long de la nuit. La vive intelligence du jeune Francis va d’abord s’emparer du trésor autorisé.
Il apprend à lire et écrire la musique, suivant la règle : une blanche vaut deux noires? Ce n’est que bien plus tard, Noir au milieu des Blancs, que son avide soif de connaître le ramènera aux civilisations d’Afrique, dont les musiques sont parmi les plus beaux témoignages.
Petit, Francis doit d’abord penser à sa propre subsistance.
« Parce qu’il n’avait pas à manger chez son père, il est parti de lui-même rejoindre une tante dans un village à quelques kilomètres, alors qu’il n’avait pas dix ans, » raconte son fils Patrick Bebey.
Francis aura vraiment été élevé par son frère aîné, Marcel. Tous deux brillants élèves de l’école coloniale franchiront les échelons du primaire et du secondaire, puis bénéficieront de bourses pour partir étudier en France métropolitaine. Son premier instrument, Francis le doit à Marcel, qui lui offre un banjo.
En 1947, il se met à la guitare, dont il va rapidement maîtriser le mode de jeu classique. Ses goûts l’entraînent aussi à écouter du jazz.
En 1951, Francis Bebey débarque en France pour entreprendre une licence d’anglais à la Sorbonne. À Saint-Germain-en-Laye (78), un centre de vacances est réservé aux ressortissants africains.
Il y fait la connaissance de Manu Dibango qu’il initie au jazz et au blues, avant de monter avec lui son premier groupe.
Des années plus tard, ils enregistreront un disque ensemble. Son diplôme en poche, Francis se forme au journalisme et à la communication, part aux Etats-Unis d’Amérique, puis devient reporter radio, notamment pour la Société de Radiodiffusion de la France d’Outre-mer (Sorafom, future Radio France Internationale).
De cette première expérience professionnelle, Francis Bebey tire un premier essai, « La radiodiffusion en Afrique Noire », publié en 1963.
Mais la musique est toujours là. Dans cette période des années 1960, Francis Bebey est concentré sur la guitare. Au même titre que l’Espagne ou l’Argentine ont pu donner leur vision de la guitare de concert, il a pour ambition d’incarner l’esprit de la guitare africaine.
Celui qui hante la nonchalance des mélodies de la musique de vin de palme au rythme scintillant des vagues qui déferlent sur les rivages atlantiques. Son premier album, « Pièces pour guitare seule », est publié en 1965 dans la collection de disques éditée par l’Office de coopération radiophonique (Ocora), qui s’est substitué à la Sorafom lors des indépendances.
Pourtant l’inspiration de Francis Bebey ne peut se satisfaire d’un seul mode d’expression artistique.
La musique appelle les mots. Ainsi en 1967, c’est l’écrivain qui triomphe sous ses airs malicieux de conteur africain avec un premier roman, « Le fils d’Agatha Moudio ». Ce coup d’essai est un coup de maître, couronné par le grand Prix Littéraire de l’Afrique noire en 1968.
Et les mots du roman appelleront à leur tour la musique, en 1976, quand naîtra la chanson « Agatha ». C’est l’histoire édifiante d’un couple africain dont le mari, en voyant la couleur claire de l’enfant que sa femme a mis au monde, lui dit : « Agatha, ne me mens pas? Ce n’est pas mon fils? Tu le sais bien? Ce n’est pas mon fils? Même si c’est le tien. »
La finesse de l’observation, l’humour malicieux, la générosité qui percent à travers les paroles de cette chanson en ont fait un succès international.
Francis Bebey a vécu une expérience de fonctionnaire international et de musicologue.
En 1961, repéré lors d’un colloque par un membre de l’Unesco, l’organisation lui propose d’intégrer le secteur de l’information. Il est nommé par la suite directeur de la musique, poste qu’il occupera jusqu’à sa démission. L’artiste n’abandonne pas pour autant ses activités. Le musicien donne des récitals en costume et nœud papillon.
L’écrivain publie des poèmes, des nouvelles, des récits pour enfants et un panorama de la musique africaine traditionnelle, « Musique de l’Afrique » (Horizon de France, Paris 1969), qui fait toujours autorité, mais n’est aujourd’hui disponible que dans sa traduction américaine.
Malgré les marques de sa réussite sociale et tous les avantages qui l’accompagnent, l’artiste ne peut se satisfaire de la bureaucratie et démissionne de l’Unesco à la fin de l’année 1973. Si beaucoup de gens voient dans ce geste un acte téméraire et inconsidéré, sa femme et ses enfants le considèrent plutôt comme une décision courageuse.
Leur appartement dans le 13e arrondissement de Paris devient un laboratoire. Pour mettre en oeuvre ses créations musicales, Francis Bebey a l’habitude de ne compter que sur ses propres forces, faisant tout par lui-même : composition, chants, guitares, percussions et autres instruments. Adoptant très vite synthétiseurs et boîtes à rythmes, il est parmi les premiers musiciens à bricoler ses enregistrements chez lui.
En 1974, le gouvernement français crée un Secrétariat d’État à la condition féminine, dont la direction est confiée à Françoise Giroux.
L’écho de cet événement dans les médias résonne jusqu’en Afrique francophone. Et c’est ce qui inspire à Francis Bebey l’une de ses chansons humoristiques les plus abouties, « La Condition Masculine », parue en 1975.
Cette veine humoristique, où le chanteur dénonce en éclats de rire les travers de ses compatriotes africains, fera école en Afrique Centrale, notamment au Cameroun (avec Donny Elwood), au Gabon (avec Hilarion Ngema) ou au Congo (avec Zao).
Dans les années 1980, Francis Bebey se tourne vers des instruments emblématiques de l’Afrique. « À la recherche de mes racines, voyageant à travers le continent africain, je découvris des choses merveilleuses dans les musiques de nos peuples », écrivait-il dans le texte accompagnant son disque « Sanza Nocturne » paru en 1985.
Des musiques qui sont simplement le reflet d’une forme de civilisation que l’Occident a de la peine à reconnaître parce qu’elle est différente de la sienne à lui.
Après avoir écrit un essai et plusieurs articles sur les musiques traditionnelles africaines, il décide d’utiliser dans ses compositions les connaissances de ces techniques acquises sur le terrain de ses recherches.
Cette direction va s’affirmer à travers son œuvre musicale jusqu’à la fin de sa vie.
Le choix de la sanza, piano à pouce africain fait de lamelles métalliques disposées sur un résonateur de bois, n’est pas anodin.
C’est en effet un instrument spécifique à l’Afrique et dont on trouve de multiples variantes sur tout le continent noir. Il est parfait pour l’accompagnement des paroles du merveilleux conteur Francis Bebey.
Plus tard il ajoutera un troisième élément à sa panoplie d’instruments fétiches : la flûte pygmée « n’dehou » à un seul son mais dont le jeu complexe, impliquant les modulations de la voix, reproduit les mélodies des chants d’oiseaux.
Avec le recul, l’image se dégage non seulement d’un pionnier mais d’un vrai précurseur des formes prises par la musique moderne africaine.
Francis Bebey a composé avec des instruments électroniques dix ans avant l’explosion de la pop africaine.
Encore avec dix ans d’avance, il est revenu à la pureté des sons traditionnels de l’Afrique ancestrale. Il suivait sa démarche de chercheur, sans prêter attention aux questions commerciales. Un retour sur son œuvre, à nouveau disponible, pourrait bien susciter de nouvelles vocations.
Francis Bebey fut tout d’abord journaliste de radio en Afrique et en France (à Radio-France Internationale), puis rattaché à l’UNESCO comme directeur du Programme de la Musique pour l’ensemble des États membres de l’organisation.
Il écrit de nombreux ouvrages, dont le roman « Le Fils d’Agatha Moundio » qui lui vaut le Grand Prix littéraire de l’Afrique noire en 1968.
En 1972, sort son premier album, « Idiba ». En 1974, il décide de se consacrer uniquement à la musique. Il se fait d’abord connaître avec des chansons humoristiques telles que Agatha, La condition masculine, Divorce pygmée, Cousin Assini, Si les Gaulois avaient su…, et obtient le Prix de la chanson française décerné par la Sacem en 1977. Puis il chantera des compositions plus « sérieuses » et poétiques, en s’accompagnant souvent d’instruments traditionnels (arc à bouche, harpe traditionnelle, sanza, flûte Pygmée, guitare, percussions … ) de son pays d’origine.
Il se produit dans plus de 75 pays du monde, et dans des salles prestigieuses telles que la Maison de Radio-France à Paris, le Carnegie Hall à New York, la Radio Deutschland à Berlin, le Musée Edvard Munch à Oslo, le Masonic Auditorium à San Francisco etc.
Il composera également la musique du long métrage « Yaaba » du réalisateur burkinabé Idrissa Ouedraogo, qui fut primé au Festival de Cannes.
Le 28 mai 2001, il meurt à Paris d’une attaque cardiaque.
FreddyMulongoMukena
Réveil FM International






